Transformer les attitudes pour rendre les écoles plus sûres et inclusives en RDC

Ce blog a été rédigé par Habygaelle Muzie Kimbal Lombo, Patience Lisasi Lisika et Nadia Lobo Jive (Ipas RDC).
Il retrace le processus de développement d’un kit de formation en Clarification des Valeurs et Transformation des Attitudes (CVTA), les principaux apprentissages qui en émergent et leur pertinence pour les dynamiques soutenues par GPE KIX / IDRC.
Inspiré du modèle de Clarification des Valeurs et Transformation des Attitudes (CVTA) et développé par Ipas en 2000 pour aborder les attitudes et croyances stigmatisantes liées à l’avortement, ce kit de formation intégrant les dimensions de genre et d’inclusion est le fruit d’un travail conjoint entre Ipas RDC, Ipas Afrique francophone et Ipas Global, en collaboration avec l’École de Santé Publique de Kinshasa et l’Université Houphouët Boigny.
Conçu pour accompagner la transformation des attitudes et des pratiques des acteurs du système éducatif, ce kit a été développé dans le cadre d’un projet de recherche financé par le Global Partnership for Education – Knowledge and Innovation Exchange (GPE KIX), en partenariat avec le Centre de recherches pour le développement international (CRDI/IDRC). Il vise à répondre aux violences basées sur le genre (VBG) et aux discriminations en milieu scolaire, tout en permettant d’en mesurer l’appropriation et les effets.
Mis en œuvre en République démocratique du Congo (RDC), en Côte d’Ivoire et au Mali, le projet s’inscrit dans un consortium multi pays qui mobilise des solutions portées par les jeunes, ainsi que le recours à la technologie, pour renforcer la sécurité et l’inclusion dans les écoles. Une attention particulière est accordée aux adolescentes enceintes, aux mères adolescentes et aux jeunes non conformes au genre, sur la base de résultats de recherche documentant les violences et discriminations auxquelles ils et elles sont confronté·e·s.
Pourquoi travailler sur les attitudes pour prévenir les violences à l’école ?
En République démocratique du Congo, les violences basées sur le genre (VBG) et les discriminations en milieu scolaire demeurent largement banalisées. Les recherches menées dans le cadre du projet qui comprenait des enquêtes menées auprès de 4 915 élèves du secondaire montrent que la grande majorité des élèves sont exposés à des formes multiples de violences ; en effet, 84% des élèves déclarent avoir été exposés à des intimidations, 76% rapportent avoir subi des châtiments corporels, et 67% des élèves indiquent avoir été confrontés à des violences sexuelles en milieu scolaire. Ces pratiques affectent de manière disproportionnée certains groupes d’élèves, notamment les filles enceintes et mères adolescentes, les élèves vivant avec un handicap et les jeunes non conformes aux normes de genre.
Au-delà des atteintes immédiates à la sécurité et au bien-être des élèves, ces violences compromettent durablement leur maintien et leur réussite scolaires, tout en renforçant les inégalités existantes.
Les limites des réponses institutionnelles actuelles
Face à ces constats, les réponses institutionnelles reposent encore majoritairement sur des cadres normatifs, des politiques ou des sanctions disciplinaires. Si ces leviers sont indispensables, ils demeurent insuffisants lorsqu’ils ne prennent pas en compte les normes sociales, croyances et attitudes qui façonnent, au quotidien, les comportements des enseignants, des directions d’école, des parents et des autorités éducatives.
Ces dimensions immatérielles jouent pourtant un rôle central dans la reproduction — ou, à l’inverse, la prévention — des violences et des discriminations à l’école.
C’est pour répondre à ce manque d’outils opérationnels, reliant données probantes, transformation des attitudes et pratiques concrètes de promotion d’écoles plus sûres et inclusives, mis en évidence par la recherche, qu’un kit de formation intégrant le modèle CVTA a été développé. En créant des espaces structurés de réflexion individuelle et collective, cette approche permet d’interroger les valeurs sous-jacentes aux pratiques éducatives, de rendre visibles leurs effets et d’initier des changements d’attitudes durables.
Une adaptation fondée sur les réalités du milieu scolaire congolais
À partir des résultats de recherche conduites dans les écoles secondaires, le projet a engagé un travail d’adaptation méthodologique approfondi. Les données ont mis en évidence plusieurs tendances structurantes : la persistance des châtiments corporels, la banalisation des violences psychologiques, la stigmatisation des filles enceintes, l’invisibilisation des élèves vivant avec un handicap et les violences ciblant les jeunes non conformes au genre.
Sur cette base, Ipas RDC et ses partenaires ont procédé à une revue critique de la boîte à outils CVTA existante afin d’identifier les exercices les plus pertinents pour le contexte scolaire. Quatre exercices ont été sélectionnés et contextualisés — la progression d’aisance, les quatre coins, pourquoi ont-ils quitté l’école ? et traverser la ligne — avec des contenus reformulés pour refléter les réalités congolaises.
Une co-construction pluridisciplinaire et partenariale
Le développement du kit s’est appuyé sur une co-construction impliquant Ipas RDC, Ipas Afrique francophone et les équipes techniques globales d’Ipas, ainsi que des partenaires académiques, notamment l’École de Santé Publique de Kinshasa et l’Université Houphouët Boigny.
Les adaptations ont mobilisé les cadres méthodologiques d’Ipas, les instruments juridiques nationaux et internationaux relatifs aux droits de l’enfant, ainsi que des ressources produites par l’UNESCO et l’UNICEF. Ce processus a également mis en évidence le manque de littérature opérationnelle sur les VBG en milieu scolaire, renforçant la valeur ajoutée du kit comme outil de traduction des connaissances vers la pratique.
Mesurer les changements d’attitudes, au-delà des activités
Dès sa conception, le kit a intégré une dimension évaluative, à travers des tests appariés pré- et post-formation permettant de mesurer l’évolution des connaissances, des attitudes et du niveau d’appropriation des thématiques liées au genre, à l’inclusion et aux VBG.
Cette approche renforce la crédibilité du kit en tant qu’outil de capitalisation et d’apprentissage, au-delà d’un simple support de formation.
Former des relais du changement au sein du système éducatif
Afin de favoriser une appropriation durable et de préparer la mise à l’échelle, le projet a adopté une approche de formation des formateurs. Celle-ci a mobilisé des acteurs issus des ministères de l’Éducation et Nouvelle Citoyenneté (division de l’éducation à la vie courante), du Genre, Famille et Enfant, et de la Santé, Hygiène et Prévention (Programme national de la santé des adolescents), ainsi que du corps enseignant, des directions d’école et de la société civile, y compris des organisations représentant les femmes, les jeunes et les personnes vivant avec un handicap.
Pour nombre de participants, cette démarche constituait une première expérience de formation centrée sur l’examen critique de leurs propres valeurs, émotions et pratiques professionnelles.
Premiers effets observés et résistances persistantes
Les premières mises en œuvre ont permis de faire émerger des évolutions notables : une prise de conscience du caractère violent de certaines pratiques longtemps perçues comme normales, une clarification du rôle des enseignants et des comités de parents dans la prévention des violences, ainsi que l’amorce de mécanismes scolaires de prévention et de signalement.
Des résistances persistent néanmoins, notamment autour de l’abandon des châtiments corporels ou de l’acceptation des élèves non conformes au genre, confirmant que la transformation des normes sociales est un processus progressif.
Des enseignements clés pour le réseau GPE KIX
Cette expérience met en lumière plusieurs enseignements transférables pour le réseau GPE KIX :
- l’importance d’outils reliant explicitement recherche, attitudes et pratiques institutionnelles ;
- la pertinence d’approches participatives pour aborder des thématiques sensibles ;
- l’intérêt d’intégrer, dès le départ, des mécanismes d’évaluation des changements d’attitudes.
Les prochaines étapes viseront la mise à l’échelle du kit, le renforcement de la sensibilisation directe des élèves et l’ancrage durable des approches d’écoles sûres et inclusives dans les politiques éducatives.
Un levier stratégique pour des systèmes éducatifs plus inclusifs
Pour Ipas Global, Ipas Afrique francophone et Ipas RDC, ainsi que leurs partenaires universitaires, ce kit constitue un levier stratégique de transformation des systèmes éducatifs, en plaçant la dignité, l’inclusion et la sécurité de chaque élève au cœur de l’action.


